lacoste femme

Personne ne me connaissait. A la crémerie de la rue Saint-Benoît, j’avais toujours soin de me mettre à une petite table à part de tout le monde ; je mangeais vite, les yeux dans mon assiette ; puis, le repas fini, je prenais mon chapeau furtivement et je rentrais à toutes jambes. Jamais une distraction, jamais une promenade ; pas même la musique au Luxembourg.
Cette timidité maladive que je tenais de Mme Eyssette était encore augmentée par le détachement de mon costume et ces malheureux caoutchoucs qu’on n’avait pas pu remplacer. La rue me faisait peur, me rendait honteux. Je n’aurais jamais voulu descendre de mon clocher. Quelquefois pourtant, par ces jolis soirs mouillés des printemps parisiens, je rencontrais, en revenant de la crémerie, des volées d’étudiants en belle humeur, et de les voir s’en aller ainsi bras dessus bras dessous, avec leurs grands chapeaux, leurs pipes, leurs maîtresses, cela me donnait des idées… Alors je remontais bien vite mes cinq étages, j’allumais ma bougie, et je me mettais au travail rageusement jusqu’à l’arrivée de Jacques.
Quand Jacques arrivait, la chambre changeait d’aspect. Elle était toute gaieté, bruit, mouvement. On chantait, on riait, on se demandait des nouvelles de la journée. “ As-tu bien travaillé ? me disait Jacques, ton poème avance-t-il ? ” Puis il me racontait quelque nouvelle invention de son original marquis, tirait de sa poche des friandises du dessert mises de côté pour moi, et s’amusait à me les voir croquer à belles dents.
Après quoi, je retournais à l’établi aux rimes. Jacques faisait deux ou trois tours dans la chambre, et, quand il me croyait bien en train, s’esquivait en me disant : lacoste femme
“Puisque tu travailles, je vais là-bas passer un moment. ” Là-bas, cela voulait dire chez Pierrotte ; et si vous n’avez pas déjà deviné pourquoi Jacques allait si souvent là-bas, c’est que vous n’êtes pas bien habile. Moi, je compris tout, dès le premier jour, rien qu’à le voir lisser ses cheveux devant la glace avant de partir, et recommencer trois ou quatre fois son noeud de cravate ; mais pour ne pas le gêner, je faisais semblant de ne me douter de rien et je me contentais de rire au-dedans de moi, en pensant des choses…
Jacques parti, en avant les rimes ! A cette heure-là je n’avais plus le moindre bruit; les pierrots, les angélus, tous mes amis étaient couchés. Complet tête-à-tête avec la Muse… Vers neuf heures, j’entendais monter dans l’escalier – un petit escalier de bois qui faisait suite au grand. C’était Mlle Coucou Blanc, notre voisine, qui rentrait. A partir de ce moment, je ne travaillais plus. Ma cervelle émigrait effrontément chez la voisine et n’en bougeait pas…
Que pouvait-elle bien être, cette mystérieuse Coucou-Blanc?… Impossible d’avoir le moindre renseignement à son endroit… Si j’en parlais à Jacques, il prenait un petit air en dessous pour me dire:

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